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La télé rend-elle idiot ? : Des experts nous répondent La sortie du livre de Michel Desmurget, TV lobotomie - La vérité scientifique sur les effets de la télévision le 3 février dernier a fait grand bruit. Ce docteur en neuropsychologie affirme, études à l’appui, que la télévision nous rend idiots, obèses ou anorexiques et qu’elle pèse très lourdement sur notre espérance de vie.
Cette aversion contre le petit écran prend de plus en plus d'ampleur et les chercheurs se focalisent de plus en plus sur les effets nocifs qu'elle engendre. En avril prochain se déroulera même l'édition 2011 de la Semaine internationale sans télé, imaginée par une association canadienne.
Si les chercheurs américains ont développé de nombreuses études sur la corrélation entre comportements violents des jeunes et visionnage d’images violentes, consommation de télé et niveau scolaire, télé et obésité...la France reste un peu en retrait. Des psychiatres tels Serge Tisseron se sont néanmoins penchés sur le sujet (Enfants sous influence. Les écrans rendent-ils les jeunes violents ?, Manuel à l'usage des parents dont les enfants regardent trop la télévision... )
Les spécialistes sont unanimes quant aux dangers d’une consommation excessive de télévision par les enfants. Le psychiatre Robert Spitzer explique qu’un cerveau ne s’imprègne correctement des choses que s’il les découvre par le biais de plusieurs sens, c’est-à-dire l’audition, la vue, l’odorat et le toucher. Et, de ce point de vue, la télévision est, selon lui, une source d’information bien pauvre en comparaison avec le monde réel. De tels arguments sont aussi confortés par de nouvelles études américaines : des tests comparatifs effectués en trente ans sur des milliers d’enfants. Résultats : plus les sujets regardaient la télévision enfants, moins leur niveau d’études était élevé à 26 ans.
Peter Winterstein, psychothérapeute allemand, pense pouvoir démontrer par son étude que l’influence de la télévision sur le développement de l’enfant pourrait être plus néfaste que l’absorption de nicotine par la mère pendant sa grossesse.
Michel Desmurget (cité plus haut) va également dans ce sens et explique : "La consommation de la télévision a des conséquences sur les résultats scolaires et sous tous les piliers des apprentissages scolaires (…) Les effets sont pas complètement irréversibles. Le fait de réduire de 50% la consommation de télé à l'adolescence permet d'augmenter les capacités scolaires".
Les chaînes "spécialisées" pour les enfants de 0 à 3 ans sont particulièrement montrées du doigt, de même que les DVD "éducatifs" visant le jeune public. Une étude américaine a réalisé un test pour connaître les impacts de ces DVD sur l'apprentissage. "Pour apprendre à parler, rien ne remplace un bain linguistique avec des enjeux réels de communication", explique Olivier Houdé de l'Université Paris-Descartes.
Une consommation excessive de télévision par de jeunes enfants a donc des effets désastreux sur ses résultats scolaires. Cela affecte la capacité de représentation de l’enfant donc sa faculté d’imagination, elle altère sa capacité de concentration et perturbe également son sommeil. Pour Michel Desmurget "les enfants qui n'ont pas la télé dorment mieux, moins stressé, moins anxieux moins matérialistes ils sont plus heureux ".
La télé n'est-elle pas utilisée comme un prétexte pour expliquer l'échec scolaire, la violence chez les jeunes…?
Certains pensent que oui ! Pour eux, les études réalisées sur la télévision ne prennent pas assez en considération d'autres facteurs. Le contexte social et cultuel de l'enfant, les méthodes d'apprentissage, le contexte familial…sont autant de paramètres à prendre en compte.
La consommation de la télévision par les adultes est également décriée par les études scientifiques.
Dans son ouvrage Le mystère du nocebo sorti le 3 février dernier, Patrick Lemoine explique que les médias, les journaux, Internet, la télévision, par le flux d’informations catastrophes qu’ils diffusent, auraient le pouvoir de nous rendre physiquement malades (dépression, insomnie, angoisse…).
Les études scientifiques sont très claires : trop de télévision est nocif pour la santé physique et mentale des individus.
Les enfants sont donc les plus touchés par ce fléau. C'est donc à leur famille de les préserver et d'instaurer des règles afin que l'enfant ne se retrouve pas seul face à son écran, sans repères et gavé d'images souvent pas adaptées à son âge.
Les adultes quant à eux doivent prendre conscience des dérives du média télévision et en connaître les limites. Autrement dit, ne pas gober les infos, les images en toute inconscience. Le consommateur de télévision ne doit pas se laisser aller au piège de l'avachissement passif mais être conscient et traiter les informations avec une certaine réflexion et surtout beaucoup de recul. La télé peut-être une ouverture sur le monde (docu, infos…) mais c'est au téléspectateur de faire la part des choses et d'avoir la démarche de comparer les infos du média télé avec d'autres sources. La télévision ne délivre pas la vérité ! Elle peut en revanche dans certains cas être une fenêtre sur le monde et une véritable source d'apprentissage pour certaines populations qui n'ont pas accès à l'éducation, à l'école et aux livres...
Premiere.fr a souhaité recueillir l'avis d'experts sur cette question. Découvrez sans plus tarder dans notre diaporama les explications de Serge Tisseron (psychiatre et psychanalyste) et Michel Desmurget (neurophysiologiste).
Mélissa Tellaa
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Michel Desmurget, neurophysiologiste, auteur du livre TV lobotomie - La vérité scientifique sur les effets de la télévision Vous avez dit "la télé est comme un "tueur silencieux", susceptible de nous rendre anorexiques, accros au tabac"…Pensez-vous qu'elle peut aussi nous rendre idiot et pourquoi ?
Tout d'abord, j'aimerais préciser que ce n'est pas "moi" qui dis ces choses. Ce sont des milliers d'études publiées dans les meilleurs journaux scientifiques internationaux (Science, Lancet, JAMA, New England Journal of Medicine, Pediatrics, etc.) par des équipes de recherche travaillant dans les universités les plus réputées (Dartmouth, Johns Hopkins, Columbia, Harvard, etc.). Je sais que ces travaux ne font pas plaisir et peuvent même être ressentis comme une agression par certains spectateurs (et/ou parents) mais malheureusement, ces données sont aussi réelles qu'unanimes.
Idiot est un mot intéressant car il peut faire référence à une personne qui soit possède de faibles facultés intellectuelles soit manque de discernement. Commençons par ce second sens. Le pouvoir que la télé exerce sur nos comportements (tabagisme, alcoolisme, agressivité, comportements alimentaires, sexualité, etc.) pourrait suggérer, effectivement, que le spectateur a abandonné tout discernement. Pourtant, ce n'est pas le cas. Le drame de la télé, si je puis dire, c'est que ses incitations agissent au-delà de notre perception consciente. Le cerveau humain est un organe à la fois incroyablement sophistiqué et désespérément stupide. Il fonctionne comme une éponge et façonne nos comportements sur la base d'informations qui, dans la plupart des cas, échappent totalement au filtre de notre volonté. Dans 70 % des films on trouve des actes violents, des scènes à connotations sexuelles (au sens large), des gens qui boivent et/ou fument. Les incidences négatives potentielles de ces comportements ne sont presque jamais évoquées. Au contraire, les personnages qui fument, boivent, cognent, ont des relations sexuelles débridées, etc. sont en grande majorité attirants, positifs, et socialement accomplis. Cette "réalité" s'inscrit progressivement en nous et finit par influencer nos conduites à notre insu, c'est inéluctable. Amenez la télé dans une ville qui ne l'avait pas et en 3 ans le nombre d'adolescentes se trouvant trop grosses et ayant initié un régime passera de presque rien à 70 %. Soumettez des étudiants à des films violents et sexistes et la semaine suivante montrez leur la vidéo d'une femme expliquant, le visage tuméfié, comment elle a été brutalement violée. Nos étudiants vous expliqueront alors, à la différence de sujets contrôles n'ayant pas vu ces films, que cette femme l'a bien cherché, qu'il n'y a pas de fumée sans feu et qu'après tout ce n'est pas si grave. Bien sûr, ces étudiants n'auront aucune conscience du fait qu'ils ont été influencés par les images qu'ils ont vues la semaine précédente. De la même manière, prenez deux frites identiques, emballez les, pour l'une dans un papier McDonald's (une enseigne très présente à la télé à travers les publicités et les placements dans les films), pour l'autre dans un papier anonyme et près de 8 gosses sur 10 jugeront que la frite McDo est incontestablement meilleure. Il existe des dizaines d'exemples de ce genre dans tous les domaines.
Intéressons nous maintenant au premier sens du terme idiot. Je crains, malheureusement, que la littérature ne soit, là aussi, sans appel. La télévision exerce un effet négatif profond sur le développement cognitif et la réussite scolaire. Plus un enfant/ado regarde la télé et plus il a de chances d'avoir des problèmes attentionnels, des retards de langage, des difficultés en lecture, des troubles du comportement social et des désordres du sommeil. A cela s'ajoute un assèchement de la créativité et de l'imaginaire très bien documenté dans la littérature scientifique. Dernier point, que beaucoup jugeront véniel mais qui me semble central : l'ennui. La télé prévient totalement celui-ci. Or, l'ennui est un espace constructif, dans lequel s'articulent des idées, des pensées, des rêves, des projets. Une étude récente a montré que ces errements de l'esprit que l'on appel l'ennui provoquaient une forte activation des aires cérébrales impliquées dans les processus de raisonnement projectif et de résolution de problèmes.
Votre nouveau livre fait débat. D'où vous est venu ce besoin d'explorer la littérature relative à ce sujet ?
J'ai eu une petite fille dont la nourrice (au demeurant adorable) était très téléphage. Je voyais passer depuis des années dans le cadre de mon travail des articles un peu "inquiétants" sur les effets de la télévision. Alors j'ai décidé d'en avoir le cœur net et de faire le tour de la question. Je me suis résolu d'autant plus facilement à cette nécessité que les experts ad-hoc de la chose audiovisuelle, ceux que l'on convoque avec obstination dans les médias en tous genres, m'ont paru, pour la plupart, étonnement complaisants et bien peu au fait de leur sujet. Il existait bien, en langue française, quelques excellents textes traduits ou originaux, mais ceux-ci demeuraient généralement très théoriques et/ou focalisés sur une problématique spécifique (violence, publicité, manipulation, etc.). Aucun auteur ne s'était attardé sur l'importante littérature scientifique issue des champs médicaux, psychologiques et neuroscientifiques. J'avoue que je n'avais pas originellement, mesuré l'ampleur de cette littérature. Je pensais épuiser le sujet en 6 mois… il m'a fallu 4 ans pour rédiger ce livre !
Une étude prouve que les enfants qui n'ont pas la télé dans leur chambre ont moins de difficultés scolaires que ceux qui l'ont…Selon vous, faut-il donner des conseils aux familles pour mieux regarder la télé ?
Tout d'abord, les difficultés scolaires sont présentes quel que soit le lieu d'usage. Le fait d'avoir une télé dans la chambre ne fait qu'accentuer le problème en accentuant le niveau de consommation du spectateur. Un ado qui regardait la télé 2 heures par jour passera ainsi, par exemple, à 3 heures 30 si un poste atterrit dans sa chambre. Ce temps sera notamment pris sur le sommeil qui souffrira alors lourdement dans ses dimensions aussi bien qualitatives que quantitatives.
Concernant votre question, j'ai proposé à la fin de l'ouvrage cinq recommandations générales pour répondre à une demande qui m'est systématiquement adressée lorsque je termine une conférence sur les effets de la télévision. Toutefois, je ne me sens pas autorisé à "conseiller" les gens. Mon travail se limite, et c'est déjà beaucoup, à les informer. Pour ce qui me concerne j'ai choisi, au vue des données expérimentales, de retirer ma fille de chez sa nourrice et de jeter ma télé. Je comprendrais parfaitement que d'autres fassent des choix différents en préférant, par exemple, laisser leur enfant chez une nourrice téléphage qu'ils savent aimante plutôt que de le confier à une structure collective impersonnelle. Je comprendrais aussi très bien que l'accroissement des risques sanitaires et cognitifs induits par la télé paraisse acceptable à certains au regard du plaisir que leur procure le petit écran. Ce genre d'arbitrages relève d'une liberté individuelle et parentale, à mon sens, inaliénable. Pourtant, cette liberté ne peut s'exercer pleinement que si chacun est honnêtement informé.
Ce média peut-il au contraire être une fenêtre sur le monde et une source d'informations importantes ?
Une fenêtre permet de voir le monde tel qu'il est. Elle ne le déforme pas. Or, comme aimait à le dire Bill McKibben, l'un des premiers vrais écologistes du XXième siècle, essayer de comprendre la réalité du monde en regardant la télévision est aussi plausible que de vouloir comprendre l'amour en regardant Dynastie. La télé n'est pas fidèle au monde. Elle n'offre au mieux qu'une vague illusion de ce dernier. Loin d'être une fenêtre, elle agît à la manière d'un formidable prisme déformant. Violence, rôles sociaux (notamment de genre), pratiques sexuelles, usages tabagiques, consommations alcooliques, types physiques, télé-"réalité", journaux, documentaires, proposent une image prodigieusement biaisée du monde. Or, comme l'a montré le remarquable travail de George Gerbner et de ses successeurs, cette image finit irrémédiablement par s'imposer au spectateur qui, à terme, en arrive à penser que le monde est bien tel que la télé le représente. Prenez les reportages animaliers, souvent cités en exemple par les thuriféraires du petit écran. Ces programmes sont affreusement bidonnés car -selon les termes même d'un des réalisateurs américains les plus féconds du domaine- "si nous montrions aux spectateurs les films naturels, non altérés, les réalisateurs de films sur la vie sauvage seraient au chômage en un an, ce serait si ennuyeux". La nature vit et évolue bien trop lentement pour la télé. Dès lors pour "survivre" à cette dernière, les documentaires sur "la vie sauvage" se doivent d'inventer une frénésie cinétique totalement absurde, qui à force de répétition finit -c'est ce que montre joliment McKibben- par couper totalement le spectateur de la "vraie" nature. Quel choc pour ces gosses nourris au biberon audiovisuel quand ils débarquent sur les contreforts de nos montagnes et ne trouvent que le silence et la lenteur là où ils étaient certains de voir une nuée de chamois bondissants, d'ours furieux, de sangliers farouches et de marmottes siffleuses. De même, prenez la sexualité. Elle est omniprésente sur nos écrans. Plus un ado regarde ces derniers et plus ils a de chances (1) de surestimer la prévalence des relations sexuelles chez ses pairs ; (2) de posséder une vision permissive/récréative de la sexualité ; (3) de ressentir une forte pression de passage à l’acte ; (4) de passer à l'acte précocement ; (5) de connaître (pour les filles) une grossesse précoce non désirée. On pourrait multiplier les exemples de ce type. Prenons en un dernier relatif aux intouchables informations. Sur la décennie 1990-2000, aux États-Unis, les sujets consacrés à des affaires de meurtres ont augmenté de plus de 500 % dans les journaux des grands réseaux audiovisuels. Sur la même période, le nombre d’homicides constatés par le FBI chutait de 40 % et le nombre d'américains déclarant que l'insécurité était au centre de leurs préoccupations passait de 3 à 30 % (!), avec un pic à plus de 50 % pour 1994, année particulièrement riche en faits divers isolés bien gores, dont l'assassinat de l'ex femme du footballeur OJ Simpson. Aux Etats-Unis, près de 90 % des crimes présentés dans les émissions dédiées à la criminalité sont violents, alors que dans la réalité cette proportion dépasse tout juste 10 %. Si la fréquence des crimes violents était la même dans la réalité physique et dans le monde audiovisuel, en quelques semaines, il n'y aurait plus âme qui vive en Amérique. Face à toutes ces évidences il me parait un peu singulier de présenter la télé comme une "fenêtre" sur le monde.
Ce média de masse est-il réellement un vecteur d'appauvrissement de l'esprit ? Qu'en est-il d'internet ?
Oui, la télé appauvrit l'esprit. Comme je l'ai précisé plus haut, les données de la littérature sont à ce sujet sans appel. La télé sape les bases de l'intelligence d'une façon à la fois directe (attention, langage, créativité, etc.) et indirecte (lecture, durée des devoirs, sommeil etc.). Il y a aussi une véritable paupérisation culturelle. Un quart des adolescents américains ne savent plus qui est Hitler ; un tiers des jeunes anglais pensent que Winston Churchill est un personnage de roman ! En France, 25 % des étudiants de lettres (!) ne connaissent pas le sens du mot xénophobe. Année après année les études officielles et académiques montrent que le niveau culturel et académique de nos gosses s'effondre de manière alarmante (le 'cas' de la France et des Etats-Unis est très bien documenté). Même les pseudo-experts les plus absurdement lénifiants sont aujourd'hui obligés d'en convenir tant les preuves du désastre sont devenues indiscutables (celles-ci sont largement évoquées dans l'ouvrage). La télé n'est évidemment pas le seul facteur causal de cet état de fait, mais elle est un facteur lourd et indiscutable.
Pour ce qui est d'internet, je ne puis répondre car je n'ai pas étudié cette question. Ce que je puis dire toutefois, c'est qu'il faut cesser de croire que les "jeunes" sont devenus des experts dans ce domaine et que cette expertise compenserait amplement ce qui a été perdu dans le champ des savoirs classiques (langues, mathématique, histoire, géographie, etc.). Il y a peu, un rapport parlementaire français, a montré que les jeunes n'avaient qu'une maîtrise très superficielle des outils numériques. Un autre travail conduit sous l'égide de la British Library a conclu, en accord avec une étude réalisée en Belgique, que la capacité des ados à utiliser internet pour y trouver de l'information relevait d'un "mythe dangereux". En fait, plusieurs études menées aux Etats-Unis montrent que le régime internet des ados n’est pas fondamentalement différent de celui des adultes et qu'il se résume principalement à envoyer des e-mails, jouer à des jeux en ligne, chatter via les messageries instantanées, télécharger et écouter de la musique ou des vidéos, visiter des sites marchands, sportifs ou de divertissement. Nous voilà loin de l'image grotesque -mais répandue- du "geek-multitasker" dont le cerveau serait devenu un super-processeur apte à traiter et synthétiser de larges flux d'informations.
La télé n'est-elle pas utilisée comme un prétexte pour expliquer l'échec scolaire, la violence chez les jeunes…?
Introduisez la télé dans une ville qui ne l'avait pas à cause de son encaissement géographique et deux ans après les enfants de CM1 liront moins bien que ceux du CE1 "d'avant-télé". Dans le même temps, le nombre d'altercations physiques et verbales (insultes, coups, bourrades, menaces, etc.) observées à l'école pendant les récréations sera multiplié par 4. De la même manière, exposez des gamins de moins de 5 ans à des programmes violents du style DragonBallZ et vous multiplierez par 4 la probabilité de voir ces gamins présenter à 10 ans des comportements asociaux, après prise en compte, comme il se doit, d’un grand nombre de covariables sociodémographiques (niveau initial d’asocialité, âge, sexe, origines ethniques, éducation des parents, punitions corporelles, présence du père à la maison, stimulation cognitive, etc.).
La télé n'est donc pas un prétexte explicatif ; elle est un facteur causal direct. Dire le contraire relève de l'escroquerie intellectuelle.
Cependant, le fait que la télé soit un facteur ne veut pas dire qu'elle est le seul facteur. Il est bien évident que la violence et l'échec scolaire ont d'autres causes dont, par exemple, la pauvreté ou la qualité du système scolaire. Ces causes sont toutefois prises en compte dans les études statistiques liées à la télé. Dans une population donnée, si la pauvreté recule, l'échec scolaire et/ou la violence peuvent diminuer alors que la consommation audiovisuelle augmente. Cela ne remet pas en cause le rôle significatif de la télévision (contrairement à un argument souvent avancé pour ces champs et d'autres dont l'initiation sexuelle, l'obésité, etc.). Cela montre juste que d'autres facteurs sont importants (en d'autres termes, si la pauvreté régresse fortement alors que la consommation audiovisuelle augmente légèrement, l'effet global sur l'échec scolaire sera baissier car le facteur pauvreté pèsera alors plus lourd que l'effet télé). Contrairement à la caricature grotesque qui est souvent faite des évidences scientifiques, il n'est pas question d'affirmer que la télé est responsable de tous les maux de la terre. Ce qui est dit c'est simplement (1) que la télé joue un rôle important dans la genèse d'un certain nombre de ces maux ; et (2) que ce rôle est bien plus facile à mitiger que celui d'autres causes plus profondes (pauvreté, qualité du système scolaire, etc.).
Pensez-vous que le grand public et les institutions sous-estiment les effets néfastes de la télévision ?
Ce point me semble absolument incontestable. La faute en revient en partie à une armée d'experts complaisants, fréquemment incompétents, et prêts à toutes les compromissions intellectuelles pour ne pas scier la branche sur laquelle ils sont assis. Ces charlatans du tube cathodique continuent par exemple à nous expliquer que les effets de la télé sur l'attention, l'obésité, le tabagisme ou les résultats scolaires ne sont pas démontrés. Ils nous disent par ailleurs que 2 heures de télé par jour ne pose pas de problème au-delà de 3-4 ans et que les images violentes n'affectent, au mieux, que les sujets "prédisposés" porteurs de "pathologies existantes". Ils affirment alors aussi que ces images ont de toute façon un effet cathartique positif, en vertu duquel les spectateurs se purgeraient de leurs pulsions violentes en voyant ces dernières mises en scène à l'écran. Toutes ces assertions –et bien d'autres du même genre détaillées tout au long du livre - sont ubuesques pour qui a pris le temps de consulter la littérature scientifique. Prenez la violence par exemple. L'Association Américaine de Pédiatrie a recensé plus de 3500 articles montrant que l'influence des images violentes sur le comportement est universelle et qu'il n'y a pas une seule étude dans la littérature pour soutenir l'existence d'un effet cathartique. A titre d'analogie, on peut noter que tous les grands scandales sanitaires ont vu ce genre d'experts aux ordres poussés en première ligne par les industries concernées (tabac/cancer, sang contaminé, amiante, hormone de croissance et dernièrement médiator). En 2009, en France, nos députés n'ont pas eu le simple courage politique de s'opposer aux industries agro-alimentaires et audiovisuelles en votant une mesure aussi "évidente" que la suppression de la publicité pour les aliments obésigènes juste avant et après les programmes jeunesse. Heureusement, il se pourrait que nos amis industriels se voient sous peu présenter la facture de leur cupidité. Aux Etats-Unis certains avocats commencent très sérieusement à envisager des actions judiciaires contre la télévision, à l'image de ce qui s'est fait, avec succès, par le passé, pour le tabac et les fast-food.
Que l'on me permette de noter aussi, pour être complet, que contrairement à l'armée des pipeaulogues médiatiques, les contempteurs de la télévision comptent dans leurs rangs certains des plus brillants esprits de notre temps : Noam Chomsky, Karl Popper, Pierre Bourdieu, Neil Postman, Bruno Bettelheim, Giovanni Sartori, Françoise Sagan, Liliane Lurçat, etc. Cette liste seule devrait suffire à nous faire réfléchir.
La phrase de Patrick le Lay en 2004 ("Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible") a du vous conforter dans votre idée sur ce média ?
Jamais sentence plus honnête n'a été prononcée, en France, par un dirigeant de chaîne. Pour TF1 et ses affidés le spectateur est, au sens propre, une marchandise susceptible d'être revendue aux annonceurs. Pour gagner de l'argent, TF1 cède au plus offrant le cerveau des spectateurs qui s'égarent dans sa toile. Plus cette société a de cerveaux à céder et plus elle gagne d'argent. Je n'y vois aucun scandale. TF1 est une entreprise commerciale à but lucratif. Cette chaîne est là pour faire des profits et ne s'en cache pas. La seule chose qui me gène, c'est lorsque l'on essaye de m'expliquer, au mépris de toute logique, que TF1 et ses consœurs sont soucieuses de la qualité des programmes, de la santé des gosses, des problèmes de violence, etc. C'est aux parents d'être soucieux de tout cela, pas aux chaînes.
Ce qui me gène aussi, au-delà de l'observation de Mr le Lay, c'est le développement récent du neuromarketing. Le but est alors d'étudier les failles les plus intimes de notre organisation cérébrale afin d'obtenir, à notre insu, des comportements donnés, notamment d'achat. Le neurophysiologiste que je suis sait combien ces failles sont nombreuses et combien le cerveau est aisément influençable (l'ouvrage discute longuement ce point). Je trouve cette discipline parfaitement abjecte. Elle relève pour moi d'un véritable viol, ce terme étant défini par le Petit Larousse comme le "fait de forcer, de contraindre quelqu’un contre sa pensée". Dans les travaux de neuromarketing on trouve des sentences telles que "les publicitaires devraient être fortement encouragés par les résultats de cette étude. Nos résultats indiquent qu’une publicité [présentée sur un écran] est capable d’affecter les futures décisions d’achats même si les sujets, qui sont occupés à une autre tâche, ne traitent pas la publicité attentivement et, ainsi, ne se rappellent pas avoir vu la publicité". Plus fort encore dans un ouvrage francophone récent cosigné par un neurochirurgien qui à l'évidence connait bien les arcanes de nos cervelles on peut lire : "visez le petit. Préparez votre cible. Marquez-la au front le plus tôt possible. Seul l’enfant apprend bien […] Les cigarettiers et les limonadiers savent que plus tôt l’enfant goûtera plus il sera accro. Les neurosciences ont appris aux entreprises les âges idéaux auxquels un apprentissage donné se fait le plus facilement". Nos consciences doivent être diablement malades pour que nous tolérions avec si peu d'émoi ce genre de propos et de manipulations.
Vous vous êtes débarrassé de votre téléviseur il y a deux ans. Qu'est-ce que cela a changé dans votre quotidien ?
Une journaliste avec laquelle j'ai longuement discuté de ce sujet m'a dit récemment "ma fille de 11 ans a lu la quatrième de couverture de votre livre. Depuis elle a décidé de ne plus regarder la télé […] Vendredi soir nous avons même passé la soirée à jouer avec l'aînée. […] Alors, un grand merci". Rarement message m'a fait plus plaisir. Je crois que ce témoignage résume parfaitement ce que j'ai moi-même vécu. Je passe plus de temps avec mon épouse et mes deux filles. Nous parlons, jouons, échangeons. A cela s'ajoutent d'autres bienfaits qui correspondent assez bien à ce que décrit la littérature. Plus de sommeil, moins d'agressivité (notamment entre les deux petites), de meilleurs résultats scolaires (notamment pour la grande). Les filles ne semblent nullement déphasées par rapport à leurs camarades que l'on voit d'ailleurs fréquemment à la maison. Avec mon épouse, nous avons expliqué aux petites pourquoi il n'y avait pas de télé et, à force, celles-ci ont fini, non seulement par comprendre cette absence, mais aussi par la ressentir de manière positive. D'une manière générale, les filles paraissent heureuses et peu attachées aux dictats consuméristes qui écrasent nombre de leurs camarades. Elles se moquent de la marque de leur jean et n'ont pas besoin d'avoir un personnage de dessin animé sur leurs céréales pour apprécier ces dernières.Bref, nous ne pouvons que louer notre décision de vivre sans télé. Mon épouse, les petites et moi-même sommes tous d'accord pour dire que la vie est infiniment plus "chouette" sans télé.
Quelle est votre actualité ?
Je vais continuer mon travail de recherche sur l'organisation et le développement cérébral. En parallèle, je vais aussi essayer de répondre aux sollicitations que j'ai reçues pour aller parler de la télévision, notamment dans les écoles primaires et secondaires. Des études ont montré aux Etats-Unis que des actions de sensibilisation permettaient de diminuer notablement la consommation audiovisuelle des enfants et adolescents. C'est là je crois une vraie source d'optimisme, même si ce combat ressemble de prime abord, pour paraphraser l'illustre pamphlet de Sébastien Castellion à Jean Calvin, au combat du "moucheron contre l'éléphant".
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Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste auteur de Faut-il interdire les écrans aux enfants ? Michel Desmurget voit la télé comme un "tueur silencieux", susceptible de nous rendre anorexique, accro au tabac… Pensez-vous qu’elle peut aussi nous rendre idiot et pourquoi ?
La télévision peut être la meilleure ou la pire des choses, tout dépend de l’utilisation qu’on en fait : le temps pendant lequel on la regarde, les programmes que l’on regarde et la manière dont on la regarde. En Amérique latine, la télévision constitue un support d’alphabétisation et d’instruction formidable. Dans les pays où règne une dictature, la possibilité de capter des chaînes étrangères permet de maintenir un regard critique et le goût d’une vie différente. Malheureusement, dans les pays où ne règne pas une dictature politique qui contrôle étroitement la télévision, un autre pouvoir s’est instauré : celui des marchands. En France comme dans le reste de l’Occident, la télévision ne connaît en fait qu’une règle, celle de l’argent et ne donne aux spectateurs qu’un seul statut : celui de consommateur. Et comme toutes les chaînes se rencontrent sur ce point, il est difficile de pouvoir concevoir que la télévision puisse être différente. Il s’ajoute à cela l’absence complète d’efforts faits pour apprendre à regarder autrement, ce qu’on appelle couramment "l’éducation aux médias" ? C’est malheureusement une constante de tous les pouvoirs politiques, de droite comme de gauche : ils essaient d’utiliser la télévision pour promouvoir leur image, c’est-à-dire faire leur publicité, et ils n’ont pas envie que les spectateurs soient éduqués à pouvoir mieux comprendre leurs stratégies marketing et leur utilisation de l’audiovisuel au service de leur promotion. Du coup, le problème principal, dans nos démocraties, est la conjonction d’une télévision dominée par les marchands et les publicitaires, et d’un désintérêt des pouvoirs publics quant à une éducation aux pouvoirs des médias. Il n’y a pas d’éducation aux images à l’école, des émissions remarquables qui pouvaient être utilisées par les enseignants désireux d’en faire (comme celles qui permettaient de regarder les rushs dans lesquels les journalistes avaient fait la sélection de leurs documents) ont été supprimées. Et les rares émissions critiques ont disparu des chaînes.
Une étude prouve que les enfants qui n’ont pas la télé dans leur chambre ont moins de difficultés scolaires que ceux qu’ils l’ont. Quelles règles conseillez-vous aux parents face à la consommation de la télévision par les enfants ?
Des études ont montré que c’est dans les milieux socioculturels les plus défavorisés que les enfants ont le plus souvent la télévision dans leur chambre. Il est donc difficile de rapporter seulement à la télévision des résultats scolaires moins bons. Il serait plus judicieux de mettre un rapport le "plus de télé" et le "de moins bons résultats scolaires" avec un niveau socioculturel moindre des parents. Ceci dit, il est bien compréhensible qu’un enfant qui a la télévision dans sa chambre va être tenté de la regarder. Mais en même temps, dans une famille nombreuse, comment chaque frère et sœur peut-il avoir accès à des programmes qui lui sont spécifiques s’il n’y a qu’une seule télévision installée au salon ?
Le refus de la télévision dans la chambre vient de gens qui n’ont pas d’enfants, qui en ont un seul… ou qui ne veulent pas de la télévision chez eux. Dès qu’on accepte la télévision et qu’on a plusieurs enfants de plus de cinq ans, il vaut parfois mieux que chacun puisse regarder ses propres programmes plutôt que ce que l’aîné impose les siens à tous ses frères et sœurs. C’est pourquoi je pose le problème autrement : il vaut mieux une famille où on parle ensemble de ce que chacun regarde à la télévision plutôt qu’une famille dans laquelle on regarde tous le même programme sans en parler. Et là, la question principale devient : quand a-t-on le temps de se parler ? Il n’y en a en général qu’un seul : le repas pris en commun le soir. C’est pourquoi il faudrait apprendre à manger sans télé. Voila le vrai problème. La question de la télévision dans la chambre, en revanche est facile à trancher pour les enfants jeunes. Avant trois ans rappelons-le, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel a demandé que les parents ne mettent pas leur enfant devant la télévision. Il n’est donc pas question qu’ils en aient une dans leur chambre. Entre trois et cinq ans, l’Académie américaine de médecine conseille une heure de télévision par jour au maximum. C’est difficile à tenir quand la télé est dans la chambre ! Et entre cinq et huit ans, deux heures par jour au maximum, ou plutôt deux heures de temps d’écran, ce qui représente deux heures maximum de télévision et de consoles de jeux : si l’enfant regarde la télévision deux heures il a épuisé son temps d’écran et ne peut donc plus avoir accès à sa console ; s’il regarde la télévision une heure, il lui reste une heure de temps de jeux de console et s’il joue deux heures à la console, il n’a plus de temps de télévision…
Quelle est votre position sur les chaînes destinées aux enfants de moins de trois ans ?
Après le lancement en France de la chaîne Baby first, j’ai immédiatement réagi en lançant dès le lendemain sur mon blog une pétition demandant son interdiction. Elle a recueilli 30.000 signatures en quelques jours et fédéré toutes les associations professionnelles. Avec le CIEM, nous avons alors obtenu que les chaînes mettent un avertissement sur les dangers de la télé pour les enfants de moins de trois ans. De nombreuses études montrent en effet que la télévision n’est pas adaptée à cet âge . Pourquoi ? Tout simplement parce qu’un enfant de moins de trois ans ne peut se développer que s’il interagit avec le monde en faisant intervenir ses cinq sens : il a besoin de toucher des objets, de les flairer, de les porter à la bouche, de les promener devant ses yeux, de les secouer, de les taper, bref, d’avoir avec eux une interaction multi sensorielle. Le problème de la télévision est qu’elle réduit l’interaction avec le monde à deux sens seulement : la vue et l’ouïe.
Mais ce slogan "pas de télévision avant trois ans" ne doit pas non plus être caricaturé. Nous ne conseillons pas aux parents d’éteindre la télévision aussitôt qu’un enfant entre dans une pièce où elle est allumée. Les parents ont des programmes qu’ils peuvent avoir envie de regarder. Mais si leur bébé est près d’eux, il vaut mieux que les parents essayent de limiter le plus possible le temps pendant lequel la télévision fonctionne. Il n’est pas question d’enfermer le bébé dans sa chambre pour que les parents regardent la télé, tranquilles, mais il n’est pas question non plus de laisser une télé allumée en permanence dans une pièce où un bébé se trouve. Parce que le bébé a son attention capturée par la télé et que le temps pendant lequel ses capacités d’attention et de concentration sont focalisées sur elle est perdu pour toutes les autres activités structurantes qu’il pourrait avoir à ce moment-là. Et il a été montré que ce temps perdu ne se rattrape jamais !"Pas de télé avant trois ans" veut donc dire que les parents doivent le plus possible éviter que leur enfant reste devant la télévision, et surtout, ne pas penser qu’il puisse y avoir un programme adapté à cet âge. Le drame de la télévision pour les bébés, c’est qu’en plus de celle qu’ils regardent parce qu’ils sont avec des adultes qui la regardent, on leur met des programmes pour eux ! Or avant l’âge de trois ans il n’y a pas de programmes pour les enfants : tous sont équivalents. Un enfant de moins de trois ans qui grandit dans une famille qui a la télévision est amené à la voir au moins une heure par jour. C’est déjà trop. Il ne faut pas lui rajouter "une heure de programme spécialement pour lui", ni même vingt minutes.
Faut-il donner des conseils aux familles pour mieux regarder la télé ?
La télévision est malheureusement uniquement considérée aujourd’hui comme ce que l’on regarde : en famille, avec des amis mais le plus souvent seul. Dans mon ouvrage, Les Bienfaits des images , j’encourage à la considérer comme ce dont on parle. Beaucoup de parents ne savent en effet pas quelle conversation développer avec leurs enfants. Ceux-ci sont réticents à parler de ce qu’ils font à l’école et encore plus de ce qu’ils font avec leurs amis. Mais chacun a envie de parler de ce qu’il a vu. C’est par là qu’il faut commencer. Le message à faire passer, c’est que la télé, ce n’est pas seulement ce qu’on regarde, c’est aussi ce dont on parle.
Une autre manière d’inciter l’enfant à devenir un spectateur actif est de l’inviter à choisir ce qu’il a vraiment envie de regarder. On peut même lui fabriquer des "tickets de télé" qui correspondent à une heure ou une demi heure, et que l’enfant utilise à sa guise. C’est une idée semblable qui a inspiré le "Défi des 10 jours pour voir autrement", lancée en mai 2008 par Serge Hygen à l’école du Ziegelwasser à Strasbourg . Un projet que les médias ont résumé comme "la semaine sans écrans". En fait, il ne s’agissait pas d’empêcher les enfants de regarder la télé ou de jouer aux jeux vidéo, mais de les inviter à limiter leur consommation d’écran aux programmes qu’ils ont vraiment envie de regarder. Parallèlement, des éducateurs les invitent à découvrir d’autres activités. Partout où cette activité a été mise en place, les résultats ont été spectaculaires. Les enfants ont fait de grands efforts pour regarder moins et pour développer d’autres centres d’intérêt. On ne lutte pas contre les effets négatifs de la télévision en condamnant la télévision, mais en permettant le développement d’autres activités… y compris le fait de ménager du temps pour parler ensemble de la télévision. Cette expérience doit être encouragée partout et devrait être soutenue par le Ministère de l’Education Nationale .Ce média peut-il être une fenêtre sur le monde et une source d’information importante ? La consommation de télévision par les adultes a-t-elle des effets néfastes sur leur capacité à réfléchir, à se construire ?
Le succès de la télévision a d’abord été lié à une formule qui reste vraie : "une fenêtre ouverte sur le monde". Le problème est que cette fenêtre s’est transformée en un filtre qui laisse de plus en plus passer seulement des informations destinées à transformer le spectateur en consommateur. C’est d’ailleurs pourquoi aujourd’hui, les jeunes se détournent de la télévision au profit d’Internet et des jeux vidéo. Ils pensent que regarder la télé, c’est perdre son temps alors que jouer à des jeux vidéo, c’est stimuler son intelligence à construire des stratégies et s’engager dans des processus de socialisation à travers les mondes virtuels. En outre, Internet propose aujourd’hui une multiplicité de sources d’information qui sont à la fois officielles et non officielles. Des émissions critiques comme Arrêt sur images qui ont été chassées de la télévision ont trouvé refuge sur Internet. Et des journalistes renvoyés de leur rédaction ont fondé des sites d’information à l’écart des circuits officiels, comme Mediapart. Un adolescent ou un jeune adulte aujourd’hui ne considère la télévision que comme une source d’information parmi d’autres. Il écoute la radio en prenant son petit déjeuner, lit un gratuit le matin dans les transports en commun ou consulte des sites Internet sur son smartphone, profite de la pause le midi pour surfer sur différents sites, lit éventuellement un journal en fin de journée et jette un œil à la télévision, mais de préférence en la regardant sur son ordinateur car cela lui permet de passer d’une activité à une autre en utilisant le même support. Les actionnaires de télévision s’inquiètent de perdre régulièrement des parts de marché au profit de l’Internet. Mais c’est parce qu’ils ont raté leur rendez-vous avec le public. La télévision aurait pu être autre chose, elle est devenue une gigantesque machine à relayer et à amplifier la transformation des citoyens en consommateurs. Mais en même temps, il ne faut pas reconnaître à la télévision un pouvoir qu’elle n’a pas. En Italie, Berlusconi contrôle la plupart des chaînes de télévision et des journaux. Et bien, moins de la moitié des Italiens votent pour lui ! Si on suivait l’argumentation des philosophes les plus hostiles à la télévision, et notamment ceux qu’on appelle "de l’école de Frankfort", on serait amené à penser que cette main mise d’une personne sur l’ensemble du paysage audiovisuel conduirait inévitablement à l’aliénation et à la soumission complète d’un peuple. Or ça ne fonctionne pas. Pourquoi ? Parce qu’en Italie les rassemblements publics ne sont pas interdits, parce que les gens parlent entre eux, parce qu’ils ont accès à des médias de pays étrangers.
Parallèlement, les chaînes de télévision qui s’efforcent de faire des programmes informatifs et de qualité sont souvent boudées par le public. C’est le problème de Arte en France. Pourquoi ? Parce que la vie imposée à la plupart des gens ne leur laisse plus suffisamment de "temps de cerveau disponible" pour apprécier ce genre de programme. D’autant plus qu’ils passent très souvent tard ! La télévision n’est qu’une pièce du puzzle qui transforme la vie d’un grand nombre de gens en un système sans issue : une activité professionnelle dans laquelle les capacités d’initiative sont réduites, des conflits familiaux qui opposent de plus en plus des générations qui ont de la peine à se comprendre et qui sont vécus comme épuisants par les parents, et une télévision qui est une invitation à se projeter dans un monde différent de manière à oublier les difficultés de la vie quotidienne. Actuellement, la majorité des programmes de télévision sont conçus à la fois pour faire oublier à ceux qui les regardent leur vie quotidienne et pour les faire rêver de la transformer en s’engageant un peu plus dans la consommation. D’ailleurs, les actionnaires des grandes entreprises et ceux des chaînes de télé sont les mêmes.
Quelle est votre actualité ?
J’ai commencé à travailler sur les images et les médias audiovisuels à une époque où cette question n’intéressait personne. Mais face aux campagnes de dénigrement de la télévision qui ont été lancées déjà au début des années 2000, j’ai répondu avec un ouvrage qui s’appelle Les Bienfaits des images. Il existe en effet un bon usage de la télévision, de la même manière qu’il existe un bon usage de la voiture, du chocolat, et des jeux vidéo. Mais en même temps, la télévision est aujourd’hui détrônée dans les priorités éducatives par des espaces qui paraissent autrement plus dangereux, notamment Facebook, par les menaces qu’ils font peser sur le droit à l’intimité et le droit à l’image. Mon actualité aujourd’hui est de conseiller les parents, mais aussi les responsables scolaires et les collectivités publiques pour développer partout les bonnes pratiques. C’est seulement en effet de cette façon qu’on peut espérer s’opposer aux mauvaises. Développer les bonnes pratiques, cela signifie développer partout des initiatives du genre "la semaine sans écran", mais aussi organiser à l’école une éducation à la publicité et au déchiffrage des programmes d’information. Le paysage audiovisuel est un élément essentiel du système démocratique. Il est malheureusement impossible au simple citoyen d’agir sur lui car il est très étroitement contrôlé par les grands industriels qui le mettent au service de leur stratégie de marketing et par les politiques auxquels ils sont liés. La seule possibilité est donc de prendre le problème par l’autre bout, c’est-à-dire par celui de la société civile. Des initiatives locales peuvent être développées et doivent l’être. Déjà, le droit aux enseignants à parler de la télévision dans leurs cours a été reconnu. Les enseignants qui le font ne courent plus le risque d’être attaqués par des parents d’élèves ou par des inspecteurs d’académie. Trop peu utilise cette possibilité alors que parler à partir de la télévision peut devenir un formidable support de développement de l’esprit critique et donc de l’esprit citoyen. Encore une fois, la prévention aujourd’hui des mauvais usages de la télévision est inséparable des méthodes de prévention globales qui doivent être mise en place pour lutter contre les dangers de toutes les formes d’images et d’informations qui nous arrivent. Il faut développer une information, dès l’école primaire, sur le droit à l’intimité, le droit à l’image, et aussi sur les modèles économiques et le marketing des divers médias (télévision, jeux vidéo, Facebook, Youtube…). Il est impossible aujourd’hui de séparer la télévision de l’Internet, de la même manière qu’il va devenir impossible de séparer le poste de télévision de l’ordinateur, puisqu’il s’agira d’une seule et même machine.

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