Pedro Almodovar
ABACA

Ces temps de crise ont même inspiré un scénario au réalisateur de Douleur et Gloire.

À défaut de pouvoir réaliser des films, Pedro Almodóvar profite du confinement pour disserter sur ces temps de crise. Depuis le début de cette isolation forcée, le réalisateur de Tout sur ma mère rédige des essais, publiés dans le journal en ligne espagnol El Diario. Il y raconte son quotidien de confiné, ses idées, ses souvenirs, mais réfléchit aussi sur les répercutions du virus dans nos vies de tous les jours. "Vive la tristesse !", son dernier essai en date, est une réflexion sur les conséquences du confinement sur la libido.

Le cinéaste y évoque le désarroi de certains de ses proches réduits à l’abstinence, l’étonnement d’autres ayant retrouvé un appétit sexuel, et en profite pour parler de sa situation personnelle. "Dans mon cas, ma libido m’a abandonnée depuis que le confinement a commencé. J’imagine que la tristesse et l’inquiétude ont un rôle à jouer là-dedans.", confie-t-il. Le réalisateur se plonge dans la lecture d’articles sur le sujet et en ressort des histoires qui l’inspirent profondément, comme celle d’une prostituée et de son client qui ont décidé de passer le confinement ensemble : "Quand j’ai lu cet article, je me suis dit que cette histoire serait une très bonne idée pour un scénario."

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Ci-dessous, un extrait de cet essai traduit en français. 

"L’un de mes amis acteurs me dit qu’il est dans une situation similaire. Au lieu de lui demander comment va sa santé, et celle de son partenaire et de ses chats, je l’ai contacté pour lui demander si sa libido se portait bien depuis le confinement. Il me répond que ça va, et que c’est même un peu mieux. L’absence de stress fait du bien à sa relation amoureuse. Il me confie que son ami psychologue continue de travailler en ligne et que la plupart de ses patients se sentent globalement mieux que d’habitude. Ce chaos général et l’anxiété (avec ce 'manque' de stress), produisent des symptômes positifs; il n’y a plus cette urgence de répondre aux besoins de tous les jours, ce qui libère les gens. Je comprends qu’un monde aussi tourmenté puisse rendre leurs problèmes insignifiants à leurs yeux, en comparaison. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais je comprends que les patients de ce psychologue se sentent mieux maintenant que tout se casse la figure. 

Ceux qui, en revanche, ne vont pas très bien, sont ceux qui se retrouvent isolés sexuellement (surtout les plus 'débauchés', qui vivent sans partenaire). C’est pourquoi j’ai appelé mon ami et lui ai demandé comment allait sa libido, après avoir lu un article à propos des 'stratégies pour calmer le besoin de contact humain'. Selon cet article, les gens utilisent leurs sex toys plus que jamais; il y a un véritable désespoir chez certaines personnes qui se retrouvent seules et dont la routine sexuelle se retrouve limitée par le confinement. Il y a apparement plus de 'sexting' que jamais, les messages et les appels téléphoniques regorgent de contenu pornographique. 

L’article dit que les bestsellers aujourd’hui sont les 'clitoris sucker', les sex toys pour homme et une grande variété de jouets sexuels pour les couples. 

Après avoir lu cet article, j’ai appelé quelques amis, des hommes et des femmes, afin de vérifier où en était leur appétit sexuel. À part l’un d’entre eux qui m’a confié être si désespéré qu’il a organisé des rendez-vous avec plusieurs personnes pour faire l’amour dans des toilettes de supermarchés, en général la pandémie et l’isolation ont réduit les besoins érotiques de la majorité des gens que j’ai appelé. Dans mon cas, par exemple, ma libido m’a abandonnée depuis que le confinement a commencé. J’imagine que la tristesse et l’inquiétude ont un rôle à jouer là-dedans.

Mais je comprends que le sexe soit une nécessité et un business. J’ai lu, dans le journal, la situation désespérée des travailleurs du sexe. 

‘Nous sommes désespérés,’ affirme une prostituée d’Alicante. ‘Personne n’a jamais pensé à nous, mais nous n’avons jamais été aussi visibles qu’aujourd’hui.’ Quelques unes de leurs collègues passent leur quarantaine avec un client pour un prix réduit. 

Quand j’ai lu cet article, je me suis dit que cette histoire serait une très bonne idée pour un scénario. Basé sur une décision pragmatique, le client et la prostituée décident de passer la quarantaine ensemble, avec une remise sur les services de cette dernière. Ce qui n’implique pas que les désirs charnels du client seront assouvis pendant le confinement, mais plutôt qu’il vivra avec une professionnelle du sexe dans une situation similaire à celle d’un mariage, 24 heures par jour ensemble, à devoir se parler, partager, parler de leur enfance, de leur famille, se mettre à nu physiquement et moralement, se découvrir l’un l’autre. C’est une situation très riche qui apparaît. Je prédis une relation amoureuse très solide à tous les couples qui survivront au confinement."

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