Tuche 4
ESKWAD PATHE FILMS

En trois films, les Tuche ont braqué le box-office et sont devenus l’emblème d’une certaine France. Alors que le quatrième volet sort ce mercredi dans les salles, le réalisateur Olivier Baroux et ses scénaristes analysent pour nous la « Tuchemania » et sa recette.

Vous aurez beau tourner le problème dans tous les sens, les faits sont là : les Tuche sont des superstars. Des icônes populaires dont le succès grandissant en salles depuis dix ans a quelque chose de vertigineux (1,4 million d’entrées pour le premier film, 4,6 millions pour le deuxième, 5,5 millions pour le troisième). « Mon idée de départ était juste de parler d’une famille un peu atypique avec des valeurs à contre-courant, dont le père est très fier d’être chômeur. Raconter une région qui n’était pas forcément le Nord, comme on pourrait le croire, mais un endroit dans lequel la plupart des gens pourraient se retrouver », se souvient le scénariste Philippe Mechelen, qui a fait ses armes sur Canal+, dans Burger Quiz et Les Guignols de l’info. L’événement déclencheur est plutôt basique : une famille de prolos qui gagne au Loto et file s’installer à Monaco. « Mais ça permettait d’emmener les personnages dans un ailleurs, c’était une idée très bande dessinée ! En fait, les Tuche sont des personnages de BD qui se retrouvent dans un univers très réel. »

Une diffusion triomphale sur TF1 et des ventes spectaculaires en DVD auront fait de cette saga à la française un phénomène de société bizarroïde, qui a largement dépassé les attentes de ses créateurs. Le même scénario exploité par Quentin Dupieux ou les frères Farrelly (à bien y regarder, on n’en est jamais très loin) aurait très péniblement dépassé les 400 000 entrées... Mais ce qui aurait dû être un film de niche sur des idiots rigolos a explosé les compteurs. Le public s’est identifié à ces personnages barrés dont le rituel est de bouffer « des frites, des frites, des frites », avec de la « sauce samouraï, la mayonnaise qui piiiique ». Toujours sur le fil de la connerie pure. « Mais il y a chez eux un côté “vengeur masqué”, comme dans Les Guignols. Ça sert d’exutoire. Tu mets une tarte à un homme politique, à des gens puissants, à la World Company... Là, ce sont les Tuche qui le font. C’est Jeff, devenu multimillionnaire, qui peut aller voir son banquier et lui dire : “Est-ce que vous prenez ce genre de chèques?” C’est un fantasme qu’on a tous eu. Il y a eu des publicités pour le Loto qui n’étaient basées que là-dessus ! Il n’empêche que Jeff, même quand il a tout cet argent sur lui, il défend encore son statut de chômeur. (Rires.) Et ça plaît aux gens. » Au point d’infuser dans toutes les classes sociales.

« Évidemment, à la base, on a un public très populaire. Mais plus le temps passe, plus des gens d’horizons différents me disent qu’ils aiment les Tuche. Ça va du juge d’instruction au grand patron d’entreprise, en passant par l’ouvrier, analyse le réalisateur Olivier Baroux. Et, systématiquement, ce sont leurs enfants qui leur ont fait découvrir. Le succès des Tuche, il vient d’eux. » Pas illogique que ces films résonnent chez les plus jeunes : « Les Tuche sont des gamins, des gens très innocents. Quand Jeff Tuche est élu président de la République et qu’il pense pouvoir faire payer au CAC 40 un pourcentage pour combler le déficit de la France, il est totalement dans une cour d’école. Il se dit : “Bah, ça va marcher.” Les Tuche essayent d’affronter le monde tel qu’il est, avec leurs propres valeurs. »


La culture Tuche

En trois longs métrages, les Tuche sont allés visiter Monaco et Los Angeles, avant de s’installer à l’Élysée. Le quatrième volet fait revenir Jeff et les siens dans leur commune imaginaire de Bouzolles, au cœur d’une guerre de Noël entre les Gafam et le commerce de proximité. La saga continue donc de se construire sur des visions du monde diamétralement opposées, dans une acrobatie permanente entre blagues cartoonesques et besoin de plaire au plus grand nombre, délire total et obligation de se connecter à une certaine forme de réalité. Pas antinomique, mais pas loin. « Ce qui est important, c’est de sortir ces personnages de leur milieu, résume Philippe Mechelen. Dans le premier film, on leur faisait réaliser tous leurs fantasmes, mais des fantasmes de Tuche avec leur culture Tuche, leur univers, leurs obsessions, leurs gimmicks, leurs frites. Ils sont si  atypiques que tu peux les emmener où tu veux, ils resteront les mêmes. Et c’est ce choc avec le reste du monde qui est normalement censé créer de la comédie. »

Pour tester les blagues, rien de mieux que Jeff Tuche lui-même, Jean-Paul Rouve, qui participe à la phase d’écriture. « L’énorme avantage d’avoir Jean-Paul avec nous, c’est que lorsqu’on cherche des situations ou des dialogues, il nous les joue immédiatement. On a un retour direct, on sait si ça fonctionne et si on peut tirer sur ce fil », détaille Olivier Baroux. « Il y a un logiciel des Tuche qui est vraiment particulier mais merveilleux et réjouissant, abonde Julien Hervé, coscénariste depuis Les Tuche 2. Tu sais que Jeff, devant une situation donnée, va être sans doute le seul en France à réagir de cette manière-là. Et quand tu trouves le truc, et qu’on se marre tous en salle d’écriture, on sait qu’on tient quelque chose, que ça ressemble à Jeff. Alors tu creuses un peu, et tu essayes d’être juste avec tes personnages. De leur faire honneur. »

C’est évidemment plus compliqué que ça : les scénaristes gardent obstinément le cap du « rire avec » plutôt que du « rire contre ». Se payer la tronche des Tuche leur semble sincèrement impensable. Mais alors de qui se moque-t-on, au juste ? « Si on doit rire de quelqu’un, c’est plutôt de ceux qui sont en face des Tuche, qu’on caricature avec un trait assez épais, assure Philippe Mechelen. Je sais qu’il s’agit d’une famille qui ne laisse personne indifférent et qu’il peut y avoir des réactions un peu épidermiques... D’ailleurs, on nous reproche souvent de nous moquer d’eux. Mais ce n’est pas du tout le cas, ce serait d’un cynisme extrême. » 

Tuche 4
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Tuche 4
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Pour Olivier Baroux, « ces remarques ont progressivement disparu au fil des films. À la première vision, je peux comprendre que certains pensent : “Mais quelle bande de beaufs.” Sauf qu’au fil du temps, la plupart des gens ont compris ce qu’on faisait, qu’on aimait nos personnages. Un peu inconsciemment, on voulait faire Les Simpson au cinéma. On ne se moque pas du “Français moyen”, si tant est qu’il existe. On voulait montrer une famille un peu punk, en ajoutant du poil à gratter pour faire réagir les gens. Et surtout qu’ils se marrent. »

Back to Bouzolles

Reste que plus les cinémas se remplissent, plus la pression monte. Comment aller plus loin que la présidence de la République ? À la fin des Tuche 3, dans une scène post-générique en forme de gag, Jeff Tuche devenait Pape. Bon... Et après, quoi ? Il fallait revenir aux sources, là où tout a commencé : Bouzolles. L’écriture des Tuche 4 semble avoir été un petit calvaire (« On a beaucoup, beaucoup galéré. Vraiment. Ça a été long et compliqué. Mais, au final, on en est très fiers », raconte le réalisateur), avec l’obligation de renouveler le stock de vannes et l’envie de proposer un conte de Noël « en plus acide ». « Mais comment faire venir la confrontation et l’opposition là-dedans ?, s’interroge Mechelen. Puisqu’à Bouzolles, tu n’as que des gens comme les Tuche qui, en plus, ont partagé leur fortune avec tout le monde. Tout le village est super riche ! C’était difficile. L’alternative aurait été par exemple de faire Noël à Dubaï. Et là, c’est parti, on écrit ça les yeux fermés ! Sauf qu’on ambitionnait de raconter autre chose. »

Olivier Baroux précise : « En tout cas, on sait exactement ce qu’on ne veut surtout pas faire : les Tuche au ski, en club de vacances, ou sur la Lune. Si on les envoyait à la montagne, on aurait l’impression de faire du sous-Bronzés. Mais il est vrai que ça va être de plus en plus difficile de surprendre. » Alors les créateurs des Tuche tracent leur route, évitent de lire les critiques d’une certaine presse - en gardant quand même un œil sur les étoiles Allociné -, avec l’objectif de ne jamais briser le pacte passé avec le public. À les entendre, la recette d’un film Tuche semble être d’une précision redoutable. Ce qui laisse une marge de manœuvre somme toute limitée : « On fait attention à garder la ligne de ce que sont les Tuche. On ne se pose même pas la question de les diriger vers un autre genre de cinéma ou un autre style de narration, promet Baroux. Les Tuche resteront les Tuche. Mais on évite de présumer que chaque film doit être un gros succès. Parce que si on commence à se demander ce que les gens vont penser ou aimer, on rentre dans un truc de pub ou d’étude de marché... et l’inspiration tombe à zéro. »

Les Tuche 4, au cinéma le 8 décembre.

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