Jean-Luc Godard
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Le cinéaste franco-suisse, auteur d’A bout de souffle et du Mépris, avait 91 ans.

Les Inrocks, il y a une vingtaine d’années, à l’occasion de la sortie des Histoire(s) du cinéma, s’étaient amusés à déstructurer son nom en couverture, comme lui déstructurait le cinéma et le langage : God. Art. Voilà ce qu’était Jean-Luc Godard : une divinité du cinéma. Autant pour ses admirateurs que pour ses contempteurs, d’ailleurs. Depuis le succès phénoménal de son premier film, A bout de souffle, en 1960, JLG était une légende vivante. Une énigme aussi, un théoricien génial, un inventeur de formes, un oracle intimidant, un prophète récalcitrant, un Sphinx insaisissable. Un monstre sacré.

On a appris aujourd’hui via Libération la mort du cinéaste, à l’âge de 91 ans, alors que sort demain au cinéma un documentaire avec lui (A vendredi, Robinson) et qu’il avait récemment annoncé vouloir prendre sa retraite : "Je termine ma vie de films, ma vie de réalisateur, en finissant ces deux scénarios. Puis je dirai au revoir au cinéma."

Son dernier long métrage, Le Livre d’image, avait été couronné en 2018 à Cannes, par un jury présidé par Cate Blanchett, d’une Palme d’or spéciale, un prix que l'intéressé avait qualifié de "catastrophe", mais qui disait bien sa place dans le cinéma mondial, planant très haut au-dessus de la mêlée, excédant totalement le septième art, mais vivant également dans ses marges, ailleurs, reclus, solitaire, travaillant dans un territoire qui n'appartenait qu'à lui.

Jean-Luc Godard
Hahn-Khayat/ABACA

Né à Paris en 1930, Jean-Luc Godard grandit en Suisse, au sein d’une famille de la bourgeoisie protestante. Dans les années 50, il s’impose comme l’une des grandes plumes des Cahiers du cinéma, avant de donner, aux côtés de Chabrol, Truffaut et quelques autres, le coup d’envoi de la Nouvelle Vague, avec A bout de souffle. La révolution du langage cinématographique qui s’opère dans le film, avec ses jump cuts sauvages, son tournage à l’arrache dans les rues de Paris, la modernité des situations (Belmondo pissant dans un lavabo), provoque un électrochoc. Avec son accent suisse traînant, ses lunettes teintées, son art de la punchline qui fascine, amuse ou irrite les médias, Godard devient plus qu’un réalisateur à la mode : un personnage, bientôt un mythe, quelque part entre Picasso et Bob Dylan. Suivront Le Mépris, Bande à part, Masculin féminin, Pierrot le Fou, des films légendaires, souvent des succès, avant que, dans la foulée de Mai 68, Godard ne se radicalise et ne divorce avec le grand public. Les années 70 seront celles de la radicalité politique et des expérimentations en vidéo, avant le retour au premier plan dans les années 80, avec Sauve qui peut (la vie), Passion, Détective, Je vous salue Marie, Nouvelle Vague, des films où se pressent les stars, d’Isabelle Huppert à Alain Delon en passant par Johnny Hallyday.

Travaillant depuis des décennies depuis son fief de Rolle, aux bords du Lac Léman, JLG poursuivait inlassablement un travail de cinéaste qui mêlait l’art du peintre à ceux de l’historien et du DJ, remixant, remodelant, concassant ad lib les images, les siennes comme celles de l’histoire de l’art ou d'un flux télévisuel et médiatique qu'il regardait avec beaucoup d'inquiétude et de sévérité. Lointain, inaccessible (Agnès Varda trouvait porte close lorsqu’elle frappait chez lui dans son dernier film à elle, Visages, villages), il n’en restait pas moins un génie médiatique, comme en témoigne sa dernière conférence de presse cannoise, en 2018, qu’il avait faite depuis chez lui, via FaceTime. Un extraordinaire happening, où les journalistes de cinéma du monde entier faisaient la queue pour poser chacun leur tour une question au smartphone brandi à bout de bras, un peu comme les astronautes défilant, interdits et fascinés, devant le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace.